1-
Combien de fois j’ai entendu des acteurs, des actrices, ou des mannequins raconter comment ils avaient commencé leur carrière totalement par hasard, en accompagnant un ami à un casting où on les avait repérés sans qu’ils ne fassent rien. Et puis certaines fois, le type qui interroge demande et votre ami ? Ils rient et disent que tout le monde a oublié leur ami, à commencer par eux.
Des centaines de fois, des centaines de fois j’ai entendu cette histoire et quand tout le monde raconte exactement la même histoire, c’est qu’elle est inventée. Tout le monde invente toujours les mêmes histoires. Et plus personne n’y croit, plus personne ne croit au hasard qui fait bien les choses, au gars qui dit j’ai toujours su que j’y arriverai. Mais le hasard fait bien les choses au moins une fois de temps en temps et ceux pour qui il a bien fait les choses ce sont eux qui parlent, pas ceux qui ont encore leur boulot minable et n’ont pas de chance, ceux-là on ne les entend jamais, et ils sont nombreux.
2-
J’ai fait pas mal de boulots minables. Ce qui rend un boulot minable, c’est le salaire ou plutôt le non-salaire : la part que vous pensez mériter mais qui n’existe pas. Ce travail-là était le plus minable de tous mais il y avait des compensations.
Le gars m’avait dit : ils vous supplieront, emploieront tous les moyens qui leur passent par la tête, ils essaieront de vous intimider, de vous faire peur, c’est ce qui arrive le plus souvent: la menace. Ils vous menacent, de rien en particulier ou de terribles représailles que seul vous, pouvez imaginer. Ne leur ouvrez sous aucun prétexte. Ils vous supplieront, les femmes surtout – les hommes menacent plutôt. Ils vous diront que les clefs de leur maison ou je ne sais quoi sont restées à l’intérieur. Qu’ils ne peuvent aller nulle part, qu’ils vont dormir dehors. Ils pleureront, les femmes surtout. Ils voudront rentrer pour juste passer un coup de fil, ou chercher le numéro de téléphone d’une compagnie de taxi, mais ce sera pour passer très vite devant le bureau et filer prendre leur voiture au parking. Sous aucun prétexte vous ne devrez leur ouvrir. Alors c’est vrai que dans tous les cas ce seront des gens qui travaillent effectivement dans l’immeuble ou qui y garent leur voiture et qui ont oublié leur badge, et que ça ne coûterait rien de le ouvrir pour avoir la paix, que ça ne mettrait en aucune façon en péril la sécurité des biens des sociétés locataires ou votre propre sécurité, mais si une seule fois vous leur ouvrez, si une seule fois vous capitulez, vous pouvez être sûr que l’information va circuler et qu’en quelques jours, plus personne n’utilisera son badge, et vous les entendrez dire : je n’ai pas mon badge, c’est encombrant – l’objet fait 5cm sur 8-, j’ai peur de le perdre, ou de me le faire voler, je le laisse chez moi c’est plus prudent, rendant par le fait votre travail dans l’immeuble absolument obsolète. Et même, à la suite de cela, s’il arrivait un vol ou une intrusion d’une personne étrangère, vous pouvez être sûr que les personnes qui auront bénéficié de possibilité d’accès à l’immeuble sans badge le signaleront à leur hiérarchie dans l’instant et que vous serez immédiatement viré. C’est à ça qu’il faut penser : ils seront prêts à vous faire perdre votre boulot au moindre problème.
3-
Puis il m’a montré les caméras qui filmaient tous les couloirs, les entrées, et même les trottoirs autour du bâtiment, il m’a fait visiter tout l’immeuble et j’ai commencé à travailler la nuit même.
Il n’y avait rien à faire, et ne surtout empêcher personne de rentrer si je voulais avoir la paix parce que les types qui travaillaient dans l’immeuble étaient des avocats, des banquiers, des bonimenteurs de tout poil, des types capables de parlementer des heures pour que je leur ouvre. On discutait, moi assis au chaud dans mon fauteuil, et eux debout dans le froid penchés sur l’interphone jusqu’ à ce qu’un autre type arrive avec son badge entre et que mon interlocuteur se glisse derrière lui. A partir de là j’ai commencé à ne plus m’occuper des accès et donc à ne plus m’occuper de rien du tout. Et maintenant je peux voir la frustration sur leur visage quand je leur ouvre sans discussion.
4-
Il y a des caméras partout, mais celle qui m’intéresse filme le renfoncement de la sortie du parking avec ses deux grandes portes dont je commande l’ouverture à partir du poste de contrôle. Je peux rester des heures à attendre que quelque chose se passe, que quelqu’un s’arrête là dans le renfoncement où il est caché à la vue de tout le monde à part moi. C’est là qu’il se passe des choses cachées du monde, je me dis. Les trucs que personne ne sait sur les autres.
Mais finalement il ne s’est jamais rien passé là dans le renfoncement. A quoi je m’attendais ? A des choses cachées, des choses que personne ne connaît sur la vie des hommes, des secrets. Et tout ce qui se passe, ce sont les types qui s’abritent de la pluie, les amoureux qui s’embrassent et les clodos qui pissent et chient, tout ça au même endroit.
Quand un type commence à vouloir pisser là, j’attends un peu qu’il se mette en position, qu’il se relaxe suffisamment et quand il commence à pisser alors j’ouvre une des portes basculantes et je regarde le type se refroquer à toutes vitesse et s’éloigner.
Le premier truc que j’avais pensé c’est que je pourrais voir c’est un couple en train de baiser bien sûr, mais jamais ce n’est arrivé.
5-
L’immeuble était bourré de femmes, c'est-à-dire bourré d’opportunité pour un jeune homme de vingt ans. Quand il y a un grand nombre de participants, les événements improbables deviennent possibles. Il y avait beaucoup de femmes, mais le nombre ne devait pas être encore assez grand car sur les six années que j’ai passées là, aucune femme ne m’a jamais adressé plus de trois phrases. La nuit, les seules que je croisais étaient des secrétaires qui se battaient dans les couloirs, des femmes de ménage assez vieilles pour être ma mère. Elles sont si peureuses qu'elles me demandent si le quartier est sûr quand elles veulent simplement traverser la rue pour prendre le métro ou s'il ne leur faudrait pas plutôt appeler un taxi pour s'y rendre ou encore une nuit, une femme affolée me signale un homme allongé dans le hall qui se trouve n'être qu'un tapis mal roulé."Il y a un homme par terre dans le hall!". Les femmes de l’immeuble ont peur des tapis qui pourraient être des hommes.
(Et puis travailler là, incluait aussi le statut de gardien de nuit et aucune femme n’a envie de se faire draguer par un gardien de nuit.
Au début je pensais que j’aurai pu passer pour un étudiant qui travaille la nuit pour payer ses études, mais les années passant cela devenait de moins en moins crédible.)
6-
J’avais découvert qu’il existait des numéros de téléphone payants où l’on pouvait parler à des filles. A ce que je sais, ce n’était pas des filles payées pour ça, mais des filles qui voulaient rencontrer des types, les baiser au téléphone, ou plus fréquemment juste parler. Il y en avait qui n’étaient intéressées que par les pompiers. Alors je disais que j’étais un pompier mais elles demandaient alors à quelle compagnie j’appartenais et où elle se trouvait. Elles connaissaient le nom et l’adresse de toutes les compagnies de la région. Donc, je me renseignais et donnais le nom et l’adresse de la compagnie près de chez moi mais alors elles demandaient des trucs sur les épreuves de l’examen pour être pompier. J'aurais plus vite fait de vraiment devenir un pompier. J’ai laissé tomber et me suis rabattu sur les filles qui étaient moins difficiles et qui prenaient des pseudos plus chaleureux : chienne en chaleur, chaudasse ou salope à baiser.
7-
Je parlais au téléphone avec des filles que je ne connaissais pas mais qui étaient très prévenantes.
La plupart aimaient être insultées, d’autres voulaient que je les interroge sur leurs habitudes sexuelles avec des questions insidieuses, brutales et dégradantes.
Un soir, une qui me faisait écouter le bruit de son téléphone qu’elle s’introduisait dans le vagin, s’est arrêtée et m’a dit :
-Dis donc ça va te coûter très cher, tu ne veux pas que je te donne un numéro de fixe?
-Non, ne t’arrête pas, je t’ai dit je suis à mon boulot.
-Mais s’ils s’aperçoivent que tu appelles des numéros surtaxés la nuit ?
-Ils s’en foutent.
Mais ils ne s’en foutaient pas et j’ai été viré la semaine d’après.
Ces filles au téléphone étaient-elles toutes plus malines que moi? Elles étaient malines. Et prévenantes.
8-
Le collègue qui faisait l’autre moitié des nuits et que je n’avais jamais vu avait la méchante habitude de dégueulasser la cuisine, je le soupçonnais d’être un sadique : j’avais trouvé un papier avec une histoire de serveuse enlevée et soumise à un traitement sado-masochiste. C’est écrit avec plein de fautes d’orthographe. J’avais trouvé d’autres histoires aux titres étranges: Servages, Les Femmes-poneys, Dans le vice.
Alors quand plusieurs vols ont eu lieu, la nuit. Onze exactement. Ca ne s’est jamais passé alors que j’étais de service. De ce fait la police comme me l’a dit un des gars qui fait la journée et dont je ne connais pas le nom, celui aux mains molles, me soupçonne d’être dans le coup. S’il y a eu onze incidents et étant donné qu’il y a une chance sur deux pour qu’ils aient eu lieu alors que j’étais de service, c’est vrai que onze fois peut paraître beaucoup, comme si je lançais une pièce et qu’elle retombait onze fois à la suite sur pile . C’est improbable mais pas impossible. Puisque je sais quelque chose que la police ne sait pas : que ce n’est pas moi, mes soupçons vont vers mon collègue de la nuit que je ne vois jamais.
9-
Je dors toutes les nuits et quand je me réveille au matin, il y a sur la main courante des mots qui ne veulent rien dire, tracé d'une écriture maladroite, l'écriture d'un type qui dort, je connais l’écriture que les gens ont quand ils dorment. Je me rappelle d’une phrase : « Ici, en direct de direct, peau »
Ca me fait à chaque fois un sacré choc de voir ça, comme s'il y avait à l'intérieur de moi, un autre type qui se réveille quand je m'endors. Pour que je me réveille il suffisait que quelqu'un, pour une raison ou pour une autre, appuie sur le bouton d'appel qui était situé juste à côté de la porte d'accès de l'immeuble dans la rue. Cela déclenchait une sonnerie dans mon bureau ainsi que la mise en route d'une caméra braquée sur la personne qui a sonné. J'étais souvent réveillé aussi par le téléphone, des coups de fil anonymes. Des types actionnent l’interphone et quand je décroche ils m’insultent. Il y a dans la nuit beaucoup de gens qui veulent communiquer de toutes les façons possibles, qui cherchent quelqu’un à insulter. Je ne suis pas seul, il y a toute une vie nocturne de types haineux.
10-
Des types de ma société sont payés pour contrôler si je suis bien sur place et que je ne rentre pas chez moi après avoir fait ma prise de service le soir, que je ne dors pas, que je n’invite pas des filles dans l’immeuble ou que je ne me bourre pas la gueule pendant la nuit. Mais le truc c’est que pour rentrer dans l’immeuble, il faut que je leur ouvre. Ils n’ont pas en leur possession de badge qui leur permettrait de rentrer sans me réveiller et me surprendre au poste de contrôle. Donc je suis tranquille. Sauf qu’ils sont rusés. Quand un des gardiens de nuit veut prendre des congés alors la boite doit envoyer un remplaçant qu’il faut former, c'est-à-dire que le gars vient passer une nuit avec moi ou mon collègue pour que nous lui montrions comment fonctionne le poste quelques jours avant le remplacement. C’est là que je fais très attention parce que ces gars font ami-ami, ils sympathisent, certains même vont jusqu’à débiner la boite pour que je me sente en confiance, mais ces nuits-là où je ne suis pas seul, je ne dors pas, je ne laisse rentrer personne même pas ceux qui me supplient, je suis très prudent parce que c’est un bon job.
jeudi 14 avril 2011
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1 commentaire:
Bah bah bah, io sono stupéfait.
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