samedi 3 décembre 2011

MA VIE AU POMPEI CLUB




Quand l’éternité se termine alors soit je sors du ventre de ma mère, soit je reprends connaissance sur le sol des toilettes du Pompéi, et je me rends compte que nous sommes, nous les êtres vivants, des structures très stables dans l’univers. Nous vivons presque aussi longtemps que lui (l'univers), je veux dire que l’ordre de grandeur est le même, des années.


L’intérieur du Pompéi Club ressemble au décor d’un clip de pop musique des années quatre-vingt où des types dansent dans des endroits sexy comme des usines désaffectées, des égouts, des caniveaux géants avec de grosses souffleries qui font voler leur chevelure. Des endroits qui distillent leur violence. Ils adorent tous le roi des égouts qui est un type à craindre mais qui de temps à autre se laisse aller à un grand écart facial.
La salle principale est un égout de science-fiction illuminé par des néons de métal en fusion, d’énormes ventilateurs qui brassent la fumée, les vapeurs d’alcool et de sueur et les infra-basses qui appliquent à tout ça un lancinant tremblement comme les énormes pistons d’un paquebot souterrain. Il y a les lumières stroboscopiques qui font apparaître à chaque éclair toute une foule de mannequins dans les postures désarticulées de cadavres. Tout le monde danse mais tout le monde à l’air immobile, occupé à se sentir observé par des photographes invisibles, par des caméras qui retransmettent les images de la foule sur les écrans géants, par les cônes de lumières qui sillonnent la masse des danseurs à la recherche d’un évadé. On se sent observé, on se sent observé avec envie. Le martèlement des basses, pareil au bruit de deux montagnes qu’on cognerait ensemble, induit chez tout le monde la menace d’une foule qui essaie de pénétrer dans le dancing en défonçant les murs. Ils veulent tous être à notre place, mais c’est nous qui y sommes. On croit être des privilégiés qui peuvent choisir leur façon de mourir.

Les vibrations remontaient dans les jambes jusqu’au cœur, faisant vibrer les os jusqu'à rouvrir les anciennes fractures. Les normes de sécurité étaient de la science-fiction pour les gérants du club.

Je suis le genre de type que les vrais durs repèrent tout de suite, enfin que tout le monde repère tout de suite et reconnaît immédiatement comme inoffensif. Ce type que je provoque et pour qui j'existe à peine, je pourrais même insulter sa mère et toute sa descendance que ça ne lui ferait aucun effet. Je le fais parce qu’il vient de me percuter dans l’immense bousculade des damnés de la musique. Mes tympans sont comme des mèches de perceuses qui vibrionnent, le type bouge ses lèvres, son haleine se perd à travers le labyrinthe des corps, son regard est dirigé juste au-dessus de ma tête; il me parle et m’insulte mais rien ne se passe, alors que Bourgogne, arrivé à la rescousse, a à peine élevé le ton d'un « Eh! Oh! » que le type se roule avec lui par terre réalisant une vraie bagarre de discothèque.

C'est un asiatique qui a l'air de vouloir apprendre à Bourgogne des prises de karaté. Il lui assène un formidable coup de pied directement dans les couilles, un coup de karatéka avec tout le truc de la prise d’élan, du cri et du déplacement d'air, le type est à son affaire. Bourgogne en est soulevé du sol. Je sens mon anus se contracter. La douleur apparaît jusque dans mes testicules. Ca c’est de la putain d’empathie. Après un instant de complète immobilité Bourgogne efface le type de la surface de la terre d’une claque énorme qui fauche le japonais. Quelques instants plus tard, il se pointe très calme au bar, et dit :« ce type a failli péter cette coquille qui m’a coûté une fortune.
Je vais parler avec le Karatéka plus tard dans la soirée alors que les échauffourées précédentes font partie d’un passé lointain que tout le monde a oublié.
-Il avait une coquille, cet enculé, me dit-il. Il m’a coupé la bouche. Et en effet le type a la moitié du visage barbouillé de sang, ca lui fait comme un tache de naissance noire.
Je lui dis :
-Rien ne sert de ressasser le passé comme tu le fais. Cet événement pourrait se reproduire si tu ne vois pas que la cause de ceci vient entièrement de ta décision. Il n’y a que tes choix que tu peux changer, donc il est plus sage d’agir sur ceux-ci dans le futur.
-Enculés, vous êtes tous pareils.
Manifestement, personne n’apprend jamais rien.

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