11-
M. Shabari vient une nuit avec sa petite amie garer sa jaguar au parking de l'immeuble. Elle, beaucoup plus jeune que lui, presque une adolescente, assez mignonne, le bras sur son épaule parce que lui est très petit.
Il me tend son poignet et me demande ce que je pense de sa montre.
-Nous sommes en train de nous demander si je peux assumer le feeling sport qu’elle donne à mon look. Est-ce qu’elle révèle assez mon côté cool.
Je lui réponds qu’elle est très bien.
-Voilà un employé modèle dit-il en regardant sa petite amie.
C’est elle qui me l’a achetée, tu vois. On m’aime. Je crée du désir, de la richesse, des emplois. Que peut-on demander de plus?
M. Shabari est mon patron, c'est à lui que sont destinées toutes ces publicités que l’on voit sur les bords des routes, partout.
12-
Au début une des hôtesses d'accueil, qui était là le soir me téléphonait chaque fois qu'elle allait aux toilettes: "Je vais aux toilettes, tu jettes un coup d'oeil ?". Pendant un moment j'ai cru qu'elle était ce genre de fille à aimer se montrer dans des situations intimes, une exhibitionniste, puis je me suis aperçu qu'en fait il y avait un écran de télévision qui me permettait de voir son bureau et les gens qui entraient et que j'étais sensé reagrder pendant son absence aux toilettes. Ok, d'accord.
13-
Il y avait beaucoup de femmes qui m'appelaient la nuit. Elles m'appelaient pour dire qu'elles étaient enfermées à tel étage, qu'elles ne pouvaient plus sortir, que pouvais-je faire. Je sentais dans leur voix qu'elles voulaient quelque chose de moi, elles étaient enfermées oui bon, elles ne pouvaient plus rentrer chez elles, mais il n'y avait pas que ça, non, il y avait comme un espoir pour que je les délivre d'un façon plus complète encore. Peut-être que j'imaginais seulement quelque chose qui n'existait pas, toujours est-il qu'à chaque fois j'y allais parce que ça faisait partie du boulot, sauver des femmes la nuit. J'étais gardien de nuit et il n'y avait que moi, alors je les délivrais et nous redescendions par l'ascenseur que je ne suis pas censé prendre pour le cas où il y aurait une panne, et les instants de la descente sont étranges parce qu'il ne se passe rien, et même ces instants sont particulièrement conventionnels comme pour effacer l'étrangeté qui peut favoriser l'apparition de comportements bizarres et non avenus, non attendus par elles. Alors, on en rajoute dans le dialogue creux et ennuyeux. Parce qu'elle n'ont pas du tout envie d'être là avec moi en plein milieu de la nuit, seule en face de ce type moche, sûrement stupide pour se trouver là, pour travailler à les délivrer. Je délivre des femmes. Et finalement pendant les trois ans et demi où j'ai travaillé dans cet immeuble, j'ai bien dû délivrer peut-être trente personne dont les deux tiers étaient des femmes, ce qui fait vingt femmes et pas une fois n’a été commis un petit événement érotique.
14-
Je ne suis pas censé dormir mais je dors tout le temps, toutes les nuits. A peu près six heures par nuit maintenant que beaucoup de sociétés qui louaient des bureaux sont parties.
Il y a des types de la boite qui passent pour contrôler si je suis bien sur place et que je ne rentre pas chez après avoir fait ma prise de service par téléphone, pour vérifier que je ne dors pas, que je n’invite pas des filles dans l’immeuble, tous plein de raisons qui ne sont apparues que dans leur esprit dérangé. Ils surveillent le surveillant. Mais le truc c’est que pour venir me contrôler, il faut entrer dans l’immeuble, et pour entrer dans l’immeuble il faut que je leur ouvre. Ils n’ont pas en leur possession de badge qui leur permettrait de me surprendre au poste de contrôle. Donc je suis tranquille. Sauf qu’ils sont rusés. Quand un des gardiens de nuit veut prendre des congés alors la boite doit envoyer un remplaçant que je dois former, c'est-à-dire que le gars vient passer quelques jours avant le remplacement une nuit avec moi ou mon collègue pour que nous lui montrions comment fonctionne le poste. C’est là que je fais très attention parce que ces gars font ami-ami, ils sympathisent, certains même vont jusqu’à débiner M. Shabari pour que je me sente en confiance, mais ces nuits-là où je ne suis pas seul, je ne dors pas, je ne laisse rentrer personne même pas ceux qui me supplient…
Je crois qu'ils m'ont viré parce que je n'étais pas assez aimable dans la façon que j'avais d'ouvrir les portes automatiques à distance.
samedi 3 décembre 2011
MA VIE AU POMPEI CLUB

Quand l’éternité se termine alors soit je sors du ventre de ma mère, soit je reprends connaissance sur le sol des toilettes du Pompéi, et je me rends compte que nous sommes, nous les êtres vivants, des structures très stables dans l’univers. Nous vivons presque aussi longtemps que lui (l'univers), je veux dire que l’ordre de grandeur est le même, des années.
L’intérieur du Pompéi Club ressemble au décor d’un clip de pop musique des années quatre-vingt où des types dansent dans des endroits sexy comme des usines désaffectées, des égouts, des caniveaux géants avec de grosses souffleries qui font voler leur chevelure. Des endroits qui distillent leur violence. Ils adorent tous le roi des égouts qui est un type à craindre mais qui de temps à autre se laisse aller à un grand écart facial.
La salle principale est un égout de science-fiction illuminé par des néons de métal en fusion, d’énormes ventilateurs qui brassent la fumée, les vapeurs d’alcool et de sueur et les infra-basses qui appliquent à tout ça un lancinant tremblement comme les énormes pistons d’un paquebot souterrain. Il y a les lumières stroboscopiques qui font apparaître à chaque éclair toute une foule de mannequins dans les postures désarticulées de cadavres. Tout le monde danse mais tout le monde à l’air immobile, occupé à se sentir observé par des photographes invisibles, par des caméras qui retransmettent les images de la foule sur les écrans géants, par les cônes de lumières qui sillonnent la masse des danseurs à la recherche d’un évadé. On se sent observé, on se sent observé avec envie. Le martèlement des basses, pareil au bruit de deux montagnes qu’on cognerait ensemble, induit chez tout le monde la menace d’une foule qui essaie de pénétrer dans le dancing en défonçant les murs. Ils veulent tous être à notre place, mais c’est nous qui y sommes. On croit être des privilégiés qui peuvent choisir leur façon de mourir.
Les vibrations remontaient dans les jambes jusqu’au cœur, faisant vibrer les os jusqu'à rouvrir les anciennes fractures. Les normes de sécurité étaient de la science-fiction pour les gérants du club.
Je suis le genre de type que les vrais durs repèrent tout de suite, enfin que tout le monde repère tout de suite et reconnaît immédiatement comme inoffensif. Ce type que je provoque et pour qui j'existe à peine, je pourrais même insulter sa mère et toute sa descendance que ça ne lui ferait aucun effet. Je le fais parce qu’il vient de me percuter dans l’immense bousculade des damnés de la musique. Mes tympans sont comme des mèches de perceuses qui vibrionnent, le type bouge ses lèvres, son haleine se perd à travers le labyrinthe des corps, son regard est dirigé juste au-dessus de ma tête; il me parle et m’insulte mais rien ne se passe, alors que Bourgogne, arrivé à la rescousse, a à peine élevé le ton d'un « Eh! Oh! » que le type se roule avec lui par terre réalisant une vraie bagarre de discothèque.
C'est un asiatique qui a l'air de vouloir apprendre à Bourgogne des prises de karaté. Il lui assène un formidable coup de pied directement dans les couilles, un coup de karatéka avec tout le truc de la prise d’élan, du cri et du déplacement d'air, le type est à son affaire. Bourgogne en est soulevé du sol. Je sens mon anus se contracter. La douleur apparaît jusque dans mes testicules. Ca c’est de la putain d’empathie. Après un instant de complète immobilité Bourgogne efface le type de la surface de la terre d’une claque énorme qui fauche le japonais. Quelques instants plus tard, il se pointe très calme au bar, et dit :« ce type a failli péter cette coquille qui m’a coûté une fortune.
Je vais parler avec le Karatéka plus tard dans la soirée alors que les échauffourées précédentes font partie d’un passé lointain que tout le monde a oublié.
-Il avait une coquille, cet enculé, me dit-il. Il m’a coupé la bouche. Et en effet le type a la moitié du visage barbouillé de sang, ca lui fait comme un tache de naissance noire.
Je lui dis :
-Rien ne sert de ressasser le passé comme tu le fais. Cet événement pourrait se reproduire si tu ne vois pas que la cause de ceci vient entièrement de ta décision. Il n’y a que tes choix que tu peux changer, donc il est plus sage d’agir sur ceux-ci dans le futur.
-Enculés, vous êtes tous pareils.
Manifestement, personne n’apprend jamais rien.